L’Odyssée de l’obélisque

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De Louxor à Paris, via le Nilet la Seine, le Musée de la marine, à Paris, retrace l’épopée de son transfert. Un voyage de six ans émaillé d’embûches et de prouesses techniques.

On a perdu l’obélisque! Panique au ministère des Travaux publics. En ce 15 décembre 1833, Paris est sans nouvelles depuis plusieurs jours du navire censé remonter la Seine avec le monolithe extrait du temple d’Amon, à Louxor. Une sacrée bête pourtant: 23 mètres, 230 tonnes. Il faudra dépêcher un inspecteur à cheval le long des chemins de halage pour localiser à nouveau le convoyeur et son chargement. Chez Louis-Philippe, on respire. Il faut dire que le suspense est intense. Voilà six ans que l’opération a commencé, suite au don du monument à la France par le vice-roi d’Égypte Méhémet-Ali.

Riche d’animations en 3D et d’archives encore inédites, l’exposition proposée actuellement au Musée de la marine, à Paris, fourmille d’anecdotes de ce genre. Épidémies, accidents, brigands, tempêtes, manque d’eau, aussi bien du Nil que de la Seine, intrigues et polémiques: ces péripéties fourniraient amplement la matière pour un film d’aventures façon John Huston, John Milius ou David Lean.

On apprend par exemple comment le «rayon de soleil pétrifié» de Ramsès II, point de contact entre les dieux et les hommes, a coûté la vie à plus d’une douzaine d’hommes. Notamment la veille de son érection à la Concorde, lorsqu’un appareil de levage s’écrasa sur les badauds. Ils furent 200.000 à assister, le 25 octobre 1836, à sa pose sur son actuel piédestal de granit breton. L’obélisque devenait de facto le plus ancien monument de Paris. C’est à l’ingénieur Jean-Baptiste Apollinaire Lebas, responsable du transport depuis le départ, qu’il était revenu de diriger au porte-voix une chorégraphie de 350 artilleurs, tandis qu’un orchestre jouait Les Mystères d’Isis de Mozart.

Bravement, il s’était placé en dessous du bloc afin de ne pas survivre en cas de rupture du portique. Au total, les moyens techniques déployés auront été considérables. Environ 1,3 million de francs auront été dépensés, soit près de 3,2 millions d’euros actuels. Innovation: le Sphinx, premier navire de guerre à vapeur, avait été employé comme remorqueur. Consommant la bagatelle de 960 kg de charbon par heure, il avait tracté sur la majeure partie d’un parcours de 9000 km le Luxor, un navire à très faible tirant. Ce dernier s’ouvrait par l’avant, et avait été construit spécialement à Toulon après que le projet d’un gigantesque caisson roulant et flottant eut été abandonné.

Monument exotique

Tandis qu’on suivait en France chaque épisode de cet incroyable feuilleton des temps modernes, on s’écharpait par journaux interposés pour défendre tel ou tel point de chute. Le Louvre, les Invalides, le Pont-Neuf, la Bastille, devant le Panthéon ou l’église de la Madeleine ont été évoqués… Des simulations ont même été organisées pour faire participer l’opinion.

Mais Louis-Philippe tenait à la Concorde, comme son architecte­ ­Hittorff. Avec ce monument exotique, le «roi bourgeois» gommait la symbolique royale (la statue équestre de Louis XV) et révolutionnaire (la guillotine) des décennies précédentes.

«Paris a fait de son obélisque un pilier profane et un hochet censé dissuader toute querelle mémorielle», note avec une pointe de dépit Jean-Marcel Humbert, conservateur général du Patrimoine. Il ne peut s’empêcher de déplorer la mutilation faite à Louxor. Reste qu’avant Londres et New York, Paris a succédé à Rome et Constantinople par cet enrichissement. Ce n’est pourtant qu’en 1937 que l’obélisque fut classé. Et ce n’est pourtant qu’en 1981 que la France renonça à l’autre cadeau de Méhémet-Ali: le second obélisque de Louxor.

«Le voyage de l’obélisque», Palais de Chaillot (Paris XVIe). Jusqu’au 6 juillet. France 5 diffusera,le 16 mars à 9 h 10, le documentaire L’Odyssée de l’obélisque.

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